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L’étranger de Molenbeek

« L’étranger de Molenbeek » était le propos choquant du jour proféré par Didier Reynders, nouvellement domicilié à Uccle, en région bruxelloise. Et pour la petite histoire, Molenbeek appartient à cette même région au même titre qu’Uccle. A quoi fait référence cette personnalité politique ? Au fait que la population de cette commune pourtant bruxelloise est constituée de personnes qui n’ont pas la nationalité belge ?

En consultant les Fiches communales d’analyse des statistiques locales en Région bruxelloise, et plus particulièrement de Molenbeek-Saint-Jean, en 2010, 75% de la population est belge et 25% a une autre nationalité. Ce qui semble être en dessous de la moyenne bruxelloise qui compte 30% de population étrangère en 2012 (source : IBSA). Et même si nous considérons que la situation a surement changé en deux ans, la proportion d’étrangers ne semble pas exceptionnelle pour la région. D’ailleurs dans la fiche d’Uccle datant aussi de 2010 , il est indiqué que 73% de la population est belge, ce qui veut dire que stricto sensu, il y a plus d’étrangers à Uccle qu’à Molenbeek. Simplement à Uccle, la population dite étrangère est à 70% issue d’Europe occidentale alors qu’à Molenbeek celle-ci est d’abord issue de l’Afrique et des pays du Maghreb. Les italiens, les espagnols ou encore des ressortissants des pays récemment entrés dans l’Europe sont aussi bien présents dans la commune mais restent tout à fait dans la moyenne régionale.

Nous voyons dès lors qu’il ne s’agit pas du nombre d’étrangers que Didier a voulu pointer mais bien du sentiment d’étrangéité. D’ailleurs, il pourrait répliquer que ces statistiques ne montrent pas la réalité des « étrangers » sur cette commune puisque même en appliquant le critère de nationalité, la population dite belge à Molenbeek est « en réalité » étrangère puisqu’elle est peut-être composée d’une partie importante de naturalisations. Superbe approfondissement à la limite de l’absurde si nous considérons les démarches particulièrement difficiles et lentes pour être naturalisé belge. Il pourrait encore être rétorqué que ces « gens là » même s’ils travaillent chez nous et vivent depuis des années en Belgique ont une culture différente et seront toujours étrangers. Bref, après l’argument de la nationalité, nous voilà avec celui de la culture, concept qui a le grand mérite d’être fourre-tout. Celle-ci désigne à la fois l’activité humaine, ou encore un socle  de connaissances communes, une identité collective ou individuelle, une identité ethnique etc.

Reprenons pour éclairer notre lanterne, « Les logiques d’exclusion » de Norbert Elias comme expliquées dans son livre « The established and the outsiders » (trad. P.-E Dauzat, « Agora », Fayard, 1997 (1965). La traduction littérale de ce titre serait plus Ceux qui sont établis et ceux qui sont à l’extérieur. L’auteur observe les dynamiques dans un village dénomé Winston Parva, plus particulièrement la stigmatisation des nouveaux venus dans ce village et cela malgré le fait qu’ils soient grosso modo tous du même niveau social. L’arrivée des nouveaux est perçue par les anciens comme une menace de l’ordre établi et c’est ainsi que les anciens définissent ce qui est convenable ou pas plongeant les nouveaux dans un ghetto dont ils ont du mal de sortir. Ces derniers transmettent eux-mêmes cette logique selon laquelle ils sont inférieurs et toujours différents des anciens.

Ce laboratoire que forme Winston Parva montre que c’est d’abord le pouvoir qui est en jeu et non pas les discriminations liées à la race, au niveau social etc. Les anciens profitent de leur ancienneté pour fixer les règles du jeu qui leur sont  favorables et leur permettent d’accèder aux instances décisionnelles. Cette expérience nourrira la conception de l’humain et de  la civilisation de Norbert Elias : l’individu est indissociable du social (La société des individus, avant-propos de Roger Chartier, trad de l’all. par Jeanne Etoré, Fayard 1991, 1987).

Enfin, pour arriver tout doucement à notre conclusion, le mot étranger vient du latin estrange qui veut dire extérieur. Didier Reynders doit être remercié de nous avoir montré que le travail d’un sociologue des années 60 reste d’actualité. Certains disent que le pouvoir transforme les personnes, moi je dirais plutôt que le pouvoir engendre surtout une peur de le perdre. Allez Didier retiens toi de décider pour les autres ce qui est bruxellois. J’étais à Bruxelles avant toi et ces Molenbeekois « étrangers » aussi. Pour ne pas utiliser la même logique que toi, « la peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine… mène à la souffrance » comme le dit Yoda dans La guerre des étoiles. Partage, sois juste et tu seras plus heureux. Mantra vivianesque.

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1 comment on “L’étranger de Molenbeek

  1. Ahh Elias !:) Super post, merci !

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