Hannah Arendt, le film

Véritable succès de foule pour le nouveau film de Margarethe Von Trotta à l’avant-première du film Hannah Arendt au Bozar ce lundi 15 avril. Nous avons réussi à y rentrer, mais c’était sur les marches que nous étions assis.

Le film raconte le tumulte philosophique et politique qui a eu lieu en 1961 lorsque Hannah Arendt a publié Eichman à Jérusalem suite à l’invitation qu’elle avait reçue du New Yorker pour couvrir le jugement de A. Eichman, cet homme d’apparence affable qui avait organisé le transport de juifs dans les camps d’extermination. Le film met en scène une Hannah Arendt forte, indépendante, têtue mettant la philosophie au-dessus de la politique, mais aussi des susceptibilités y compris des victimes et survivants juifs.

Les deux points qui ont suscité la polémique sont ce qu’elle appelle « la banalité du mal » et le fait qu’elle souligne la responsabilité de certains juifs complices de l’extermination d’autres juifs. La Shoah n’a pas comme source un mal absolu, un monstre hideux, le diable, mais bien un mal qui se trouve parmi les personnes les plus ordinaires. Or, la Shoah n’avait rien d’ordinaire. Hitler et le national socialisme avait déclaré tout un peuple comme des sous-humains. Le racisme le plus banal a causé la mort de 40% des juifs du monde et cela en moins de 5 ans.

Le rôle du philosophe

Hannah Arendt était professeure de philosophie et avait acquis sa renommée suite à la publication de son livre Aux origines du totalitarisme où elle décrit l’antisémitisme, l’impérialisme et le totalitarisme. Elle y dénonce la fabrication d’apatrides dans les camps de concentration et le rôle de la bureaucratie. En effet, les juifs exclus de l’humanité parce que juifs n’avaient plus de lieu où des droits leur étaient reconnus. Les camps de concentration rendaient les prisonniers inutiles par du travail qui n’avait pas de sens et des punitions arbitraires. Pour Arendt, le totalitarisme (et plus particulièrement, le nazisme et le stalinisme) est avant tout un mouvement, une dynamique de destruction de la réalité et des structures sociales avant d’être un régime politique limité à un pays. Le national socialisme n’a été possible que par l’élection d’Hitler, la propagande, ou encore la manipulation des masses en pleine crise économique, par une police indépendante et une bureaucratie qui appliquait les règlements édictés.

Avec ce livre, Hannah Arendt se positionne comme une philosophe même si ses écrits n’ont pas la forme classique d’un traité systématique. Elle décrit des faits politiques à partir de sa formation philosophique pour en faire une théorie politique comme l’a fait Platon avant elle. Le film montre à quel point elle tient à ce rôle, quitte à perdre ses amis par manque d’empathie par rapport à leur souffrance qui les a empêché de bien comprendre, selon elle, Eichman à Jérusalem. Pour rappel, étant elle-même juive, elle a quitté l’Allemagne en 1933 pour la France et puis les Etats-unis en 1941 dont le personnage d’Hannah Arendt dans le film dira que c’est le « paradis ».

La banalité du mal

Dans la pure tradition de déconstruction contemporaine du bien et du mal, à la suite de Nietzsche, le film met bien en scène comment Hannah Arendt ne voit pas le mal en la personne d’Adolf Eichman. Elle n’y voit pas de bien non plus : elle n’y voit qu’un bureaucrate qui a mis sa pensée en suspens. Et c’est là qu’elle s’est mise en porte-à-faux par rapport à ceux qui considéraient que pour avoir commis une telle atrocité, il fallait être un monstre. Ce qui fait écho à la souffrance d’avoir perdu des proches dans des conditions inhumaines, mais aussi à des conceptions selon lesquelles il suffirait d’éradiquer le mal pour garantir le bien, ou encore que le bien est l’absence de mal. Avec cette thèse de la banalité du mal, Hannah Arendt pointe monsieur et madame tout le monde et même des juifs alors que l’état d’Israel constitué pour réparer la Shoah n’avait même pas 20 ans.

Enfin, le personnage d’Hannah dira dans le film que cette polémique sur son livre a caché la seule erreur qu’elle avait faite à savoir que « le mal n’est pas radical mais bien extrême ». Elle fait ainsi référence au mal radical de Kant qui en fait un ennemi invisible (plus d’info dans « Du mal radical à la banalité du mal. Remarques sur Kant et Arendt, Fabio Ciaramelli, Revue Philosophique de Louvain, Year 1995, Volume 93, édition 93-3, p. 392-407). Le mal n’est pas radical dans le sens où il vise l’objectif d’être malveillant. Dans le cas d’Eichman, elle dénonce le manque d’esprit critique et la paresse de croire qu’il suffit de suivre des ordres pour être dans le bon. Le mal est issu pour elle du refus d’exercer la liberté humaine. C’est en ce sens qu’il est extrême : extrême dans sa passivité et sa paresse, et entraînant des conséquences extrêmes.

Dans le film, cette thèse est renforcée par des remarques méprisantes de la philosophe sur Eichman et ce qu’elle considère comme banal et nul. Et le film d’en rajouter sur sa volonté d’excellence intellectuelle et son refus de vulgariser ses textes : « ils devront apprendre », repond-elle à son éditeur qui lui demande de remplacer le verbe grec « evai ».

Le peuple juif

Le dernier point soulevé par ce film comme étant à la source de la polémique est la question du peuple juif. Etant juive, comment a-t-elle pu affirmer que des juifs ont une responsabilité dans la Shoah ? Ne serait-ce pas un héritage de sa relation amoureuse avec Heidegger, un de ses professeurs de philosophie qui s’est révélé être un partisan du national socialisme ? Heidegger est le contre-exemple de ce qu’elle dénonce comme la banalité du mal : brillant penseur (et pas paresseux intellectuellement), il n’en adhère pas moins à la déshumanisation du peuple juif.

En réalité, si Hannah Arendt avait clamé et défendu le peuple juif parce qu’il était le peuple juif, elle se serait réellement rapprochée du national socialisme qui ne pensait et organisait le monde qu’en terme de peuples. Elle a refusé d’entrer dans un discours de victimisation pour mettre en évidence ce qui était important pour elle à savoir la liberté humaine à comprendre comme la possibilité de créer des nouveaux événements. Ne pas l’exercer revient à laisser les choses se dérouler tranquilement… et souvent injustement.

Voilà pour ce qui est de la partie philosophique de cette polémique qui est au centre du film.

Ce dernier montre aussi sa relation avec son mari Heinrich Blücher, ou encore, Hans Jonas (un autre philosophe) ou Kurt Blumenfeld (un défenseur du sionisme). Mais à mon sens, cela reste secondaire. Tout comme les scènes d’ambiance entre amis qui fument comme des cheminées ou encore celles où Hannah Arendt se retrouve dans son bureau ou à sa fenêtre pour réfléchir ne me semblent pas abouties.

Il n’en reste pas moins que ce film est une ode à la liberté humaine et une belle réponse aux propos de cet &é »‘(§abrutigrofut d’Etienne de Callatay qui se demandait à quoi servait un philosophe ou un sociologue et que du coup, ils ne devaient pas percevoir d’allocations de chômage. Et cela en paralèlle avec l’idée que cela ne sert à rien de payer des prothèses aux personnes de 85 ans.

Simple. A réfléchir et à ne pas laisser des millions de personnes mourir. A prendre des distances avec ses émotions et mettre des mots sur la réalité. Bref, changer le monde.

 

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