La liberté, cet éclatement du temps

Certains sujets de conversation à défaut de fâcher, finissent toujours par des discussions stériles où les uns et les autres affirment sans vraiment échanger. L’existence de dieu en est un, tout comme la liberté. Est-il possible pour un être humain d’être libre ?

La question de la liberté se pose d’abord par rapport à l’enfermement, à la soumission ou l’esclavagisme, et au fait de ne pas être sanctionné lors de l’exercice de différentes libertés comme la liberté de pensée, de presse, de croyances etc. Cette liberté porte sur la différence et le rapport à un pouvoir établi. Elle se formule en termes de droits dans des systèmes juridiques et politiques. Ce qui n’est apparu qu’à la fin de l’Antiquité, lorsque la liberté religieuse a été octroyée aux chrétiens par Galère avec l’édit de Sardique dit de Galère (311), puis par Constantin Ier avec l’édit de Milan (313). Pour aboutir à la doctrine des droits de l’homme.

Mais avant cela, la liberté existe-t-elle lorsque comme dans l’antiquité grecque  l’être humain était pleinement humain que quand il exerçait la faculté qui lui était propre, à savoir son âme ou sa capacité de penser ? Il n’était libre que s’il exerçait pleinement une liberté naturelle qui le distinguait des animaux, des enfants, et des sous-hommes comme les femmes ou les ouvriers. Cette liberté est ce qui fait son essence, ce qu’il est et le distingue de ce qu’il n’est pas.

Le débat sur la liberté est actuellement plutôt posé à partir d’une contrainte et du rapport à celle-ci. Certains auront besoin d’une contrainte pour exercer pleinement leur liberté, d’autres ne peuvent pas la supporter car elle entraverait leur liberté. Les contraintes quand à elles varient selon les époques et définissent la liberté de plusieurs manières.

Nous retrouvons cette ambivalence dans le débat sur l’organisation de la cité, la place que l’État doit avoir bref, dans l’articulation des individus entres eux à travers des institutions plus ou moins régulatrices qui garantissent une justice minimale. Le citoyen abandonne son indépendance naturelle pour se soumettre volontairement et raisonnablement à des lois qui sont les mêmes pour tous (Hobbes, Rousseau). C’est à cette condition que, selon cette théorie, les hommes peuvent être libres ensemble.  Jean-Jacques Rousseau défend quant à lui l’idée du bon sauvage, considérant l’éducation comme une domestication de l’homme, et la  société comme un carcan.

En tant que contraintes, la nature ou dieu soumettent l’être humain à un ordre sur lequel il n’a pas de maîtrise. Une fois dieu mort ou la nature maîtrisée, la liberté peut s’exercer par rapport à ces contraintes perçues comme extérieures. Ce qui est aussi le cas pour des lois édictées par un état. Nous avons là une liberté affirmative du siècle des lumières ou de la technicité. L’être humain s’émancipe des ordres pré-établis et crée une autonomie nouvelle qui est celle de l’humanisme et de l’individualisme. Ce dernier est à prendre dans le sens d’affirmation de l’individu qui n’est plus soumis aux règles communautaires ou collectives.

Cette liberté positive est une véritable révolution par rapport à la liberté conçue par les chrétiens. En effet, pour expliquer le mal dont le dieu créateur ne peut pas être la source, c’est l’homme qui en prend la responsabilité dans ses choix et actions, dans sa liberté qui n’est plus juste une capacité de penser. La liberté est ce qui empêche l’être humain de faire le bien et d’ainsi de se rapprocher de son créateur.

Même si la liberté affirme l’individu par rapport à un groupe, des lois, des contraintes, des règles, une religion etc., elle continue à se définir de manière négative : est libre celui ou celle qui n’a pas de contrainte aucune, celui qui agit  et fait des choix librement comme il l’entend selon ses désirs et sa volonté. Ce qui revient à non plus  considérer la liberté par rapport  à une nature mais à une conception d’une absolue liberté : celle-ci existe que si aucune contrainte ne l’entrave. Dans cette optique, la liberté n’existe pas. Alors pourquoi en parler si elle n’existe pas?

Pour sortir de cette impasse conceptuelle, certains développeront une approche plus existentielle de la liberté : celle-ci ne s’exerce que lors de nos choix. Si nous n’étions pas libres, nous n’aurions même pas de choix. Qu’importe les contraintes ou les variables qui ont influencé notre choix : le fait de faire un choix est déjà l’exercice de notre liberté. Cette dernière n’est plus absolue mais relative.

A ce stade nous pourrions nous dire que nous avons compris ce qu’est la liberté. Pas tout à fait. Car si la liberté est relative, ce qui justifie nos choix est tout aussi relatif. Déjà avec l’affirmation de l’individu et la déconstruction des idéologies collectives religieuses et essentialistes, les notions de bien, de mal, de contrat social raisonnable en ont déjà pris pour leur grade. Les fondations même de la morale et de la politique volent en éclat et c’est ce que fait Nietzsche. Comment alors penser la liberté pour soi mais aussi pour et avec les autres ?

Les penseurs avant nous ont déjà trouvé une réponse à cette question en mettant en exergue l’évidence que peuvent comporter les choix. Un certain Kant parlera de l’impératif catégorique, une aide à la décision à dimension humaine qui rend les choix individuels moraux. Ce n’est pas dieu ou la morale qui guide les choix mais un devoir universalisable et non-égoîste qui rend l’être humain libre. L’attention est porté sur ce qui précède l’action et ne permet pas de considérer le résultat de l’action. L’intention peut-elle justifier les actions ? Ne s’agit-il pas d’une fuite et d’une déresponsabilisation des effets de nos actions sur les autres ?

Ces questions avec en plus l’apparition de l’inconscient dans les débats et d’une nouvelle conception de la construction du sujet déplacent ce qui détermine la liberté à nouveau à l’extérieur de l’individu. En effet, chacun a en lui une histoire dont il n’a pas toujours conscience et dont il ne peut pas aisément se libérer. Il peut resté coller à lui-même.

La liberté est alors une capacité à sortir de soi que ce soit par la connaissance, l’art, la méditation ou encore la rencontre avec autrui. Autrui devient alors la nouvelle référence pour la question de la liberté. La liberté en plus d’être existentielle et relative devient une expérience quasiment esthétique. Avec Lévinas, c’est la rencontre passive du sujet avec autrui, qui le rend libre car responsable de la relation qu’il crée avec ses interlocuteurs. Ce qui le rend libre ce n’est pas une nature supputée de l’être humain, une évidence mais sa capacité à accepter l’autre, à le laisser venir pour ce qu’il est sans préconçu. Nous serions ainsi libres et responsables de nos actions.

Une telle conception est séduisante mais pose la question de sa formalisation. En effet, une telle expérience esthétique d’ouverture est menacée par toute formalisation qui porte en elle le germe du jugement et la négation de la spontanéité de l’autre. Une relation à plus de deux est impossible. La justice est indécelable et la politique tout à fait éthérée.

Bref, nous tournons en rond.

Vous comprendrez que ma curiosité a été piquée lorsque je suis tombée sur cet article qui fait de la liberté une sensation. Aurions-nous trouvé une approche conceptuelle originale qui nous sortirait de ces vieux débats ennuyeux sur la liberté opposée à la contrainte ou encore de l’individu au groupe ? Séduisant d’esthétisme, de phénoménologie, d’existentialisme et de perception et du temps. La liberté de laisser se suspendre le temps, sans la linéarité de la morale ou d’autres lignes de conduite extérieures ou intérieures.

J’ai malheureusement déchanté tout aussi vite : la sensation serait la liberté car elle permettrait à l’individu de se débarrasser des règles de conduite. Nous retombons dans les mêmes débats. Ou comme le disait Paul Valéry  « la liberté est l’un de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens; qui chantent plus qu’ils ne parlent; qui demandent plus qu’ils ne répondent; de ces mots qui font tous les métiers, et desquels la mémoire est barbouillée de Théologie, de Métaphysique, de Morale et de Politique; mots très bons pour la controverse, la dialectique, l’éloquence; aussi propres aux analyses illusoires et aux subtilités infinies qu’aux fins de phrases qui déchaînent le tonnerre » (Regards sur le monde actuel -Fluctuations sur la liberté)

Aucune perception originale dans cette conception, aucune libération du temps. En effet, qu’est-ce que serait d’autre que la liberté si ce n’est la création d’un temps dont nous ne connaissons pas les tenants et les aboutissements ? Un temps éclaté…

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2 commentaires

  1. En son temps dans un « Projet de société », il y avait un paragraphe qui traitait de la liberté et c’était celui-ci :

    – La liberté

    Que veut dire la liberté dans un ensemble à priori libre ? Libre de quoi et comment l’appliquer ? S’applique-t-elle ou n’est-elle pas plutôt l’impression que l’on ressent ? Tout simplement être libre, n’est-ce pas pouvoir s’exprimer ou faire ce qu’on a envie quand on en a envie ? L’envie n’est-elle pas un élément provoqué par des différences remarquées relatives aux autres ou encore, ressentie comme imposée inconsciemment par réaction à des contraintes d’un milieu quelconque ?

    Or, toute liberté individuelle dans une société est forcément, à un moment ou à un autre, en choc avec le système dans lequel elle se vit. Dès lors, la liberté ne peut se traduire concrètement que dans un ordre relatif et consenti par le système dans lequel on s’inscrit et forcément individuellement admis et ce qu’il soit moral ou religieux. Dans un système ouvert, elle ne devient absolue que dans la possibilité de s’exprimer, et ce totalement, ne serait-ce que pour essayer que le système admette ses propres aspirations et ainsi de les mettent en pratique nous rendant plus libre, elle devient objectif.

    Mais s’il est intéressant de pouvoir s’exprimer, encore faut-il et surtout être entendu ! En effet, combien de fois a-t-on envie de crier sa désapprobation ou son approbation et qu’en seul récepteur de ce cri, c’est le mur d’en face qui en renvoie l’écho. Même si la nature de cette expression est fausse, le simple fait qu’elle ne soit pas entendue fera que l’on ne l’exprimera pas et du même fait, nous frustrera, nous privera de liberté. Quelquefois, le fait d’être écouté suffit à nous libérer, c’est bien connu (Freud).

    Dès lors, il faut aménager un système « écoutant ». Mais attention, il ne doit pas obliger à dire, à parler ; et là, nous en avons l’expérience. En effet certains systèmes obligent les gens à s’exprimer même s’ils n’ont rien à dire, non pas qu’ils ne soient pas concernés mais simplement qu’ils n’ont pas eu matériellement le temps ou l’occasion d’apprendre et de s’informer sur la nature de ce qui fait l’objet de la question. Et comme il faut bien qu’ils disent quelque chose, ils répercutent simplement le murmure du milieu dans lequel ils évoluent qui, par la force des choses, se restreint à une vague idée de ce que serait cet objet pour lequel ils doivent s’exprimer. Et c’est ainsi qu’à propos des gouvernements : des mêmes on passe aux presque mêmes et des presque mêmes aux mêmes ! Ce qui induit inévitablement pour partie l’impression de liberté limitées, détournées et même volées.

    Concluons maintenant sur la liberté dans les limites du possible !

    La liberté réellement applicable pourrait se résumer à ceci :

    Liberté de dire ou de ne pas dire mais ce qui est dit doit être entendu. La liberté d’action sera définie par le système qui, ayant tout entendu, en redéfinira ses limites et ceci, en se réactualisant périodiquement et par la même nous enfermant alors dans un carcan de contraintes choisies « librement ». La liberté deviendrait alors ce que l’on pourrait appeler un compromis sociétal. Quand à la liberté absolue, elle ne peut se concevoir que dans un espace hors du temps courant n’ayant pas au minimum l’horloge de la société comme contrainte.
    Jourdan Gerhard (novembre 1987)

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