L’amour: plaisir de l’invisible?

Ma vie ressemble à un roman. Voilà la sensation que j’ai ressentie quand j’ai reçu cette lettre manuscrite d’Inde d’un vieil ami de mon père. Cela fait maintenant des mois qu’il essaie de m’expliquer ce qu’est l’amour. D’après lui, pour le comprendre et du coup le vivre, il faut sortir des vieux schémas occidentaux. Investiguons cela. Qu’est-ce qu’un physicien indien peut bien apporter dans cette matière à une femme philosophante à l’occidentale ?

Ce n’est pas une surprise pour vous si je vous dis que le mot amour recouvre plusieurs réalités comme le désir passionné, l’amour romantique, une tendresse familiale sans sexualité ou l’amour platonique, la dévotion spirituelle de l’amour religieux, ou encore le goût excessif du chocolat par exemple. Le français n’a étrangement pas tranché ces différentes réalités que par exemple l’anglais effectue avec les verbes « like » et « love », ou encore, en espagnol, avec « querer », « amar » et « gustar ». Etrangement, l’amour et son verbe « aimer » associe indifféremment  un plaisir général ou à une attirance profonde et intense pour une personne.

L’amour considéré comme un trait saillant de l’humanité a souvent été l’objet de représentations artistiques et d’étude dans plusieurs disciplines que ce soit l’anthropologie, la neurologie, la sociologie etc. et bien sûr la philosophie.

Dans cette dernière tradition, ce sont quatre réalités qui sont d’abord mises en exergue : la philia, l’éros, l’agapè et la storgè.

La première nous venant du grec antique (φιλία) désigne l’amitié, une forte estime entre plusieurs personnes. Nous la retrouvons dans l’Ethique à Nicomaque d’Aristote ou le Banquet de Platon où le philosophe la distingue d’ailleurs de l’éros. Ce dernier désigne l’attirance sexuelle qui est considérée par moment comme néfaste ou permettant, dans d’autres cas de figure, d’atteindre ce qui est beau et vrai. Cet éros est aussi distingué de la pulsion de mort (thanatos) dans la psychanalyse et devient une pulsion de vie.

L’ agapè (ἀγάπη) désigne un amour sacrificiel ou l’altruisme qui est souvent associé à l’ « amour chrétien » et à la charité même si cette dernière est conditionnée par la présence de dieu dans tout un chacun.  Référence que l’agapè originelle ne fait pas. La fraternité, dans des discours plus républicains, se rapproche aussi de cette conception de l’amour.

La dernière réalité traditionnelle évoquée par l’amour est celle de l’amour familial, de l’affection d’un parent pour son enfant, parfois même fusionnelle : il s’agit de la storgê (στοργή).

C’est à ce moment que je me penche sur cette lettre venue d’Inde et l’article qui l’accompagne intitulé « Decoding the Mystery of Love Molecules » : « While Western researchers have been celebrating and popularizing the contribution of the neurochemicals to pleasure and well-being, the is little research on effects that are not based on material reality. For instance, what about ecstasy or love felt by some people for divinity or ‘truth’? » Qu’en est-il de l’amour de la vérité et de la sagesse traduit littéralement en grec ancien par le mot philo (amour/amitié)- sophie (sagesse)? Pourquoi la tradition occidentale ne se serait-elle pas plus attardée dessus ? Est-ce que parce que ce plaisir n’est pas mesurable à partir des hormones qu’il produit ou juste parce que ce plaisir n’est pas assez matériel ?

Nous retrouvons cette idée du bouddhisme que l’amour peut se développer infiniment sans être dépendant d’un objet ou de la présence palpable de ce qui est aimé : un amour de l’invisible, non-intentionnel, sans sujet et sans objet au-delà de la raison. C’est ce que conclut d’ailleurs mon correspondant indien dans un langage particulièrement poétique : « Striking in the obverse is invicible love while the invisible whole seeing trueness in action, as clearly as apple on the palm. Dormant wind in clear generating truth of peace. You may experience pleasure in the pause as well as while succeeding in pleasure in the function of intelligence. » Le curseur est ici celui du plaisir et non plus de la relation entre un sujet et son objet qui permet d’identifier les différentes réalités que j’ai cité plus haut. Et étrangement, cette autre perspective permet de comprendre l’étymologie du mot « philosophie » qui n’est effectivement pas repris comme forme de sentiments ou de réalités liées à l’amour.

C’est ainsi que s’éclaire pour moi toutes ces conceptions de l’amour en terme de fusion : fusion entre la mère et l’enfant, fusion entre deux corps, entre dieu et le Christ etc. Il s’agit d’unions de ce qui est visible ou de rendre visible ce qui est invisible. Dans la même veine, Spinoza, dans son Éthique, définit ainsi que : « L’amour n’est autre chose que la joie, accompagnée de l’idée d’une cause extérieure ; (…) Nous voyons également que celui qui aime s’efforce nécessairement de se rendre présent et de conserver la chose qu’il aime.»

André Comte-Sponville dira dans son livre « L’amour, la solitude » (Poche, 2000) :  » L’amour n’est pas le contraire de la solitude : c’est la solitude partagée, habitée, illuminée – et assombrie parfois – par la solitude de l’autre. L’amour est solitude (…) l’amour, dans sa vérité est solitude. » (p41-42) Un amour de l’invisible, un amour libre auquel aucune attente sociale n’est imposée ou représentation de comment doit être un être humain. Ce n’est pas une femme ou un homme que j’aime. Ou encore ce compagnon que ma famille a choisi ou qu’il est « bon » d’avoir près de soi parce qu’il est brun, riche, de la même religion etc.

Cette solitude demande une lucidité où le sujet n’est pas constitutif de son expérience amoureuse « ce rapport lucide à soi, qui est le contraire du narcissisme (lequel est non rapport à soi mais à son image , par la médiation du regard de l’autre) et ce que j’appelle la solitude) (…) « Ce n’est pas la valeur de l’objet aimé qui justifie l’amour, c’est l’amour qui donne à l’objet aimé sa valeur. Le désir est premier : l’amour est le premier. Ou plutôt (car l’amour ne serait absolument premier que si Dieu existant) c’est le réel qui est premier mais il ne vaut que par ou par l’amour. » rajoutera A. Comte-Sponville (p.44 et 93). Ce qui compte n’est pas ce qui est aimé ou ce que le sujet aime (un homme, une femme, un ami, son fils etc.) mais bien le fait d’aimer, l’amour en somme.

Cette conception ouverte de l’amour permet de laisser tomber les jugements moraux sur l’homosexualité par exemple ou le rôle de la femme en tant que mère ou juste par rapport à son partenaire masculin. Séduisant. Mais intenable comme souvent si nous ne prenons pas comme autre valeur la souffrance. Et c’est ce qui manque dans ce que mon vieil ami tente transmettre : un amour ouvert ne peut le rester que s’il ne cause pas de souffrance. La question de l’invisible ne suffit pas. En effet, comment accepter par exemple un amour non-désiré par une des parties ? Le plaisir d’une partie ne justifie pas l’amour du tout. Est c’est probablement pour cela que la tradition plus occidentale a voulu introduire plusieurs parties à l’amour pour pouvoir donner une parole à tous et toutes.

Une parole qui, grâce à cette vigilance toute asiatique, reste ouverte à l’invisible et libère les rapports de force. A tout moment, l’invisible peut apparaître comme étant une nouveauté ou ne correspondant pas à un idéal ou à l’image que nous nous faisons de ce que nous aimons, et pourtant, cet amour – ce plaisir d’aimer – subsiste.

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